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Alors que les arbitrages sur la RE 2020 sont attendus, il semble évident pour tous que les seuils envisagés conduiraient à privilégier massivement la construction bois. "Nous insistons sur les besoins en formation, en investissements industriels… Tout cela ne peut pas se faire dans la précipitation". Interview exclusive de Jean Passini, Président de la Commission Transition Ecologique FFB et membre du comité exécutif de la FFB.

Quel est votre sentiment sur l’état d’avancée de la RE 2020 ?

Même si notre regard doit se porter sur le futur plutôt que le passé, il faut comprendre la déception et la surprise des professionnels qui, suite à la concertation lancée par les pouvoirs publics (ce qui n’avait pas toujours été le cas par le passé) ont travaillé plusieurs années sur le modèle E+C-. Les fédérations et les syndicats de métiers, les maîtres d’œuvre et les maîtres d’ouvrages, ont travaillé ensemble avec les différents services du ministère sur cette expérimentation, pour finalement se voir annoncer en juillet 2020 que les données du problème changeaient, que la barre concernant l’impact carbone (IC) serait placée beaucoup plus haut de façon réglementaire et obligatoire. D’autre part la méthode de calcul a changé avec le passage à la méthode de calcul dynamique. Nous avions expérimenté une méthode ; puis on nous en impose une autre au pas de course, sans même la tester ! C’est contradictoire avec l’attitude vertueuse adoptée jusqu’ici.

Quelles sont les conséquences de ce changement de méthode ?

La méthode dynamique et les seuils envisagés pour 2021, 2024, 2027 et 2030 font que, d’après nos premiers calculs, à partir de 2027, il n’y aura quasiment pas de possibilités de construction de maison individuelle, autres qu’en ossature bois. Néanmoins, les récentes discussions avec le gouvernement montrent que ça n’était pas leur intention première. Les pouvoirs publics sont ouverts à la discussion sur la valeur des seuils et des modulations, afin de ne pas exclure de solutions, sachant que la méthode est nouvelle et qu’il est difficile d’appréhender aujourd’hui les impacts réels des évolutions technologiques à venir.  

Des points positifs dans l’actuelle mouture de la RE 2020 ?

Tout à fait ! La trajectoire du gouvernement est audacieuse et ambitieuse : c’est un point très positif car nous sommes conscients qu’il faut aller très vite, faire bouger les choses et nous sommes parfaitement d’accord avec les objectifs à atteindre. Cependant le niveau des seuils fixés, peut-être un peu rapidement, doit permettre une meilleure mixité des solutions et non en exclure certaines. Or, nos connaissances actuelles ne permettent pas de nous rassurer. Même si nous voulons aller vers plus de mixité, on ne peut pas envisager 100 % d’ossature bois à horizon 2030. Ça n’est d’ailleurs ni ce que souhaitent la filière bois ni les pouvoirs publics. La difficulté réside dans la fixation de seuils suffisamment ambitieux, mais aussi suffisamment raisonnables pour permettre à chaque filière de progresser. Or, aujourd’hui, avec un nouveau critère, le carbone, et une nouvelle méthode de calcul, nous avançons tous dans le brouillard. D’où l’intérêt de se donner la possibilité de revoir les exigences dans quelques années, en fonction du retour d’expérience. Le problème est d’ailleurs bien plus large que la structure : on peut imaginer avec une autre ossature que le bois, que les seuils fixés poussent à un très haut niveau de performance les autres corps d’état afin que le projet soit accepté. C’était le principe de l’approche globale des réglementations précédentes : des efforts très importants dans un domaine permettaient d’en faire un peu moins sur d’autres et laissaient le choix entre différentes possibilités. Le gouvernement semble d’ailleurs sensible à cet argument de mixité technique, de diversité des solutions et de liberté de choix des maîtres d’ouvrage.

Le principal point d’accroche tient donc à la part de construction bois qui découlerait d'une RE 2020 appliquée en l’état ?

Nous comprenons très bien que les Ministres de l’écologie et du logement souhaitent donner des signaux forts pour que les choses avancent vite; mais pas pour que ce signal se traduise dans les chiffres qui risqueraient d’exclure des filières entières, ce qui serait techniquement, socialement et industriellement inacceptable. Il est certes difficile de savoir à combien fixer le seuil du taux de maisons à ossature bois sur le marché du neuf. Aujourd’hui ce taux est à 10% et il peut croître sans problème. Nous avons beaucoup parlé avec la filière bois et ce que les gens pensent savoir à ce propos est souvent assez faux : il y a une forte capacité à croître mais il faut rester raisonnable, et ne pas négliger par ailleurs les conséquences économiques et sociales qu’une réglementation trop extrême aurait sur des filières entières de la construction, les maçons et les métiers qui travaillent le métal notamment, même si bien sûr, l’écologie est essentielle.

Le communiqué inter-fédérations émis dès l’avis favorable du CSCEE déplore aussi le fait que la RE 2020 en l’état serait préjudiciable au confort d’été. Pouvez-vous nous en dire plus ?

La réglementation est extrêmement complexe et brasse de nombreux critères : isolation, impact carbone des matériaux et des énergies, confort d’été. Quand on ajuste un levier, cela a des conséquences sur les autres. Nous sommes d’accord sur le principe d’une RE 2020 qui renforce les objectifs de lutte contre l’effet de serre, ce qui va effectivement dans le sens d’exigences fortes en termes de carbone et d’isolation. Par contre, nous estimons qu’il faut aussi trouver un équilibre avec le confort de l’usager et donc le confort d’été. A ce titre, nous militons en particulier pour une meilleure prise en compte des occultations. Notre position n’était pas contre une RE 2020 volontariste. Par contre nous avons eu le sentiment que, sur un texte découvert en décembre, aussi structurant et comportant de nombreuses incertitudes, faisant l’objet d’analyses trop rapides et contradictoires, il n’était pas raisonnable de donner un avis dans des délais ne permettant pas des études plus poussées et une vraie concertation. Cependant il faut noter que le gouvernement et notamment la DHUP restent dans une attitude d’écoute.

Quelles conséquences selon vous sur les filières pour lesquelles vous êtes inquiets ?

Si la mise en œuvre de la RE 2020 implique que les parts de marché bougent très significativement, il faut alors laisser un peu de temps aux filières pour s’adapter et nous insistons sur les besoins en formation, en investissements industriels… Tout cela ne peut pas se faire dans la précipitation. On parle énormément de l’ossature mais ça va jouer aussi sur tous les autres corps de métiers. Sur les menuiseries extérieures, le bois a effectivement un meilleur impact carbone que le PVC ou même peut-être que l’aluminium. De même,  si la construction bois se développe fortement, de nombreux artisans d’autres métiers habitués aux constructions maçonnés vont devoir apprendre à travailler différemment. C’est le cas pour les menuisiers, les électriciens, les plombiers, les étancheurs... : travailler sur une ossature bois n’est pas la même chose que sur d’autres types d’ossatures. Il y a donc des conséquences sur les matériaux mais aussi sur le savoir-faire des autres corps d’état des entreprises du bâtiment. Sans compter que la filière industrielle devra suivre aussi, pour produire par exemple des isolants biosourcés et des bétons verts en quantité suffisante.

Donc sur la capacité en termes de volume, des mises en chantier de logement neuf ?

L’impact sur la construction de logement est évoqué pour 2 raisons. La première est que l’on voulait nous imposer un changement de règles dès juillet 2021. Or il est facile d’imaginer que le promoteur qui dépose son permis et a monté son budget, ne sache plus où il en est dans ce contexte. Sur ce point, je pense que nous obtiendrons des délais car à partir du moment où il y a une incertitude sur la règle en vigueur dans 6 mois, il y aura forcément un coup de frein sur la construction de logements. La deuxième raison est celle de l’augmentation des coûts de construction à laquelle le gouvernement répond que les précédentes règlementations ont finalement absorbé les surcoûts. C’est peut-être partiellement vrai à long terme mais ça ne l’est pas à court terme. Dans le court terme cela génère des décalages dans le temps, une limitation quantitative avec des projets qui seront mis en attente, le temps de voir comment le marché immobilier va réagir puisque les opérations futures recherchent une rentabilité qu’elles ne trouvent pas lorsque les coûts de construction augmentent. Il y aura donc forcément un coup de frein, très malvenu en période Covid lors de laquelle il n’y a pas eu de délivrance de permis pendant 4 à 6 mois. Il est facile d’imaginer les  conséquences énormes sur un marché de la construction déjà fragilisé en 2021. Une application de la RE 2020 en juillet arriverait à un très mauvais moment.

Des amendements ont été déposés sur cette question de délais...

Oui, dans ces demandes il y a celle d’un décalage de l’entrée en vigueur au 1er janvier 2022 et également sur le souhait que les seuils de 2027 et 2030 ne soient pas fixés aujourd’hui, afin de se donner le temps d’expérimenter la méthode dynamique, d’avoir un retour d’expérience sur cette méthode à laquelle beaucoup de filières sont opposées.

En réaction à ce communiqué commun, un collectif d’acteurs a apporté son soutien à la Ministre de l’écologie et réclamé l’application de la RE 2020 en l’état, au 1er juillet 2021. Qu’en pensez-vous ?

Nous sommes en février et les arbitrages ne sont pas rendus. Comment les promoteurs pourraient-ils déposer leurs permis ? Au regard de l’urgence écologique le positionnement de certains est de dire qu’il ne faut pas ralentir. Un certain nombre de constructeurs disent être prêts à répondre aux exigences posées. Mais nous rappelons que l’on parle du pays entier, de toutes les entreprises concernées par cette nouvelle réglementation, de toutes les maisons qui seront construites à l’avenir et de faisabilité aussi. Lorsque les choses changent trop vite, des malfaçons nous sont reprochées et le problème des compétences ne doit pas être sous-estimé. Est-ce que les organismes de formation vont être assez nombreux ? Est-ce que les dirigeants de petites entreprises vont avoir le temps d’anticiper ces changements, d’ajouter une corde à leur arc pour être en capacité de survivre d’ici à 10 ans ? Ce collectif doit comprendre que les fédérations n’ont pas dit qu’elles étaient contre la RE 2020 mais veulent juste bouger les curseurs. Au niveau du gouvernement, lorsque nous leur avons dit qu’avec ce projet, on partait sur 100% de maisons bois, ils ont été clairs, ça n’est pas ce qu’ils souhaitent, notamment la DHUP qui est pour la mixité des solutions constructives.

Un report permettrait peut-être que la RE 2020 soit réellement applicable selon vous ?

S’il n’y avait pas eu ce changement de méthode, nous étions prêts pour 2021. On discutait des seuils C1 C2 et E1 et E4 étaient envisagés, il y avait des discussions sur les niveaux de seuil mais c’est tout.

La convention citoyenne pour le climat a-t-elle joué un rôle dans ce changement de seuils ?

Je n’en suis pas certain, je pense que le Ministère de l’écologie a pris conscience que le marché de la construction bois était trop faible et a souhaité que les atouts du bois soient davantage pris en compte dans les calculs. D’autre part ce changement de seuil correspond à une idée sensée, à savoir que l’urgence climatique c’est maintenant, que la progressivité est discutable et qu’il faut faire un effort très marqué immédiat plutôt qu’après. De fait, la méthode dynamique prend davantage en compte l’économie de carbone réalisée aujourd’hui, que celle qui sera faite dans 10 ans. C’est ce qui a changé les choses et si l’on part de ce principe, on fait le choix de la méthode dynamique qui donne évidemment un avantage très important au bois. Dans l’absolu, cela peut se discuter mais il faut être certains que toutes les filières pourront continuer à exister, à condition bien sûr de progresser.

D’autant que la problématique de l’impact carbone n’est pas liée exclusivement au choix des matériaux employés ?

Oui, d’ailleurs nous étions partisans d’un Impact Carbone (IC) global qui inclut aussi bien le carbone lié à la consommation d’énergie du bâtiment tout au long de son cycle de vie en plus du carbone émis pendant sa construction. En faisant d’énormes efforts sur l’efficacité énergétique du bâtiment cela permettrait d’en faire un peu moins sur l’IC lié à sa construction ce qui est logique également. Nous ne sommes pas contre un IC carbone très performant, mais nous souhaitons que la maîtrise d’ouvrage puisse rester libre de porter ses efforts sur tel ou tel aspect de l’impact carbone du bâtiment. Pour le moment, il semble que nous ne soyons pas entendus. Propos recueillis par Johanna Bensmaine.